Daphné DU MAURIER

(13/05/1907 - 19/04/1989)

 


Ça commence comme un compte de fées : la rencontre d’un riche (et veuf) aristocrate et d’une jeune (et pauvre) dame de compagnie. Un mariage, un voyage de noce romanesque, et voilà la nouvelle Mme De Winter propulsée « maîtresse » de Manderley. Manderley, une villa somptueuse sur la côte Ouest de l’Angleterre, au bord de l’océan… un paradis, un écrin pour une perle. Mais voilà, le vieil adage « ils s’aimèrent et eurent beaucoup d’enfants » ne déroulera pas ses parterres de pâquerettes à Manderley ; parce que dans ce paradis, encore accroché à ces murs, à ce jardin, à cette plage, et à chaque être vivant de ces lieux, il y a un fantôme ; l’âme d’une morte : la précédente maîtresse du domaine. La nouvelle Mme De Winter ne s’attendait pas à un accueil aussi.. glacial : bienvenue chez Rebecca !

 

On l’aura bien compris avant d’ouvrir le livre : le personnage principal du roman est un fantôme ;  pas de surprise de ce côté-là donc mais une autre surprise plus inattendue celle-là, et dès les 2 premières pages : Manderley. C’est un choc, merveilleux, qui ouvre les portes d’un lieu magique, et envoûtant. Je ne sais pas si vous avez déjà pu mesurer le pouvoir des mots, mais si tel est le cas, vous pouvez comprendre ce que peut être le talent d’un auteur dans le choix de ces mots, la façon de les lier, de les ressentir aussi, sûrement ; Daphné du Maurier possède ce don,  celui de faire tourner la clé dans la serrure.. parfaitement.. vous voyez de quoi je parle ? quel délice..

Grâce à elle, j’ai cru voir Manderley, j’ai cru sentir l’odeur des rhododendrons géants, des lilas, des roses, et en même temps, en descendant vers la crique, celle des embruns : un paradis de fleurs, de verdure, et de sable ;  c’est un décor assez atypique, et s’il existe sur la côte Ouest de l’Angleterre, ce que j’ignore, il existe sur la côte Ouest Française ; je le connais, du côté des villas baroques de Biarritz, ou de Trouville ; c’est pour cela que cette villa est apparut si clairement à mon esprit : les portes de mon film intérieur pouvaient s’ouvrir en grand…

Ce lieu enchanteur donc, propice à la plénitude, à la joie, à l’amour aussi, est en fait habité par des âmes tourmentées. Ce sont des souvenirs qui hantent ces âmes : les souvenirs de Rebecca. Très vite on se rend compte que ce fantôme, qui ne hante pourtant que les âmes je vous rassure, les tourmente chacune différemment. Et là s’arrêtent alors les souvenirs, et là commence l’énigme :  qui était Rebecca ? quel est cet étau de silence qui emprisonne certains souvenirs ? quel est ce curieux pouvoir qu’elle semble, malgré sa mort, avoir encore sur les êtres ...

Ce sont les questions que se pose la nouvelle Mme De Winter, en même temps que le poids de Rebecca lui tombe sur les épaules. Curieusement, cette jeune femme qui nous décrit si joliment ce décor, qui nous raconte si bien cette histoire, SON histoire, n’a pas de nom ni de prénom ; comme pour mieux imposer Rebecca ou lui laisser toute la place.. j’ai trouvé ça assez injuste (et très frustrant), non pas parce qu’elle est le guide du lecteur, qu’on souffre avec elle, et qu’on pourrait s’identifier à elle, mais parce que surtout, pour moi, elle est l’incarnation de la pureté, la perle de l’écrin, la rose blanche perdue dans un pied de lierre. Dès qu’elle passe le portail de Manderley, on devine que sans le savoir, et malgré elle, elle vient d’ouvrir la boite de Pandore ; que dans ces lieux, quelque chose doit être libéré par elle, mais aussi que quelque chose va polluer cette touchante innocence, cette spontanée bonté d’âme. C’est ça finalement qui fait froid dans le dos…

 

Il est vraiment très troublant ce roman. Il pénètre dans votre âme pour ne plus la lâcher, parce qu’il attise la curiosité du lecteur d’abord, mais surtout parce qu’il laisse un goût amer, comme si Rebecca n’était qu’un prétexte à une multitude de réflexions phylosophiques autour de la rédemption, du pardon, de l’amour et du bonheur, du don de soi, des compromissions, de la lâcheté… et beaucoup d’autres, qui n’apparaîtront peut être que plus tard, bien plus tard après avoir fermé le livre...

 

« Quand, éveillée, je penserais à Manderley, je n’éprouverais pas d’amertume. Je me rappelerais l’été dans la roseraie et les chants d’oiseaux à l’aube, le thé sous le marronnier et le murmure de la mer derrière la courbe des pelouses. Je penserais au lilas en fleurs et à la Vallée Heureuse. Ces choses là étaient éternelles et ne pouvaient pas disparaître. Il y a des souvenirs qui ne font pas mal.»

 

Rebecca est un chef d'oeuvre.