Et les autres... thrillers – Crime novels – Detective novels


Maud TABACHNIK : le festin de l'araignée

 

A priori je ne vais pas vers les écrivains français (oui, je l'admets, j'ai un apriori défavorable) mais je me suis laissée persuader par une amie de lire Maud Tabachnik. Alors voilà, je me suis lancée :

La première page est énigmatique.. c’est de bonne augure, enfin je veux dire…pour un polar..…; ensuite, l’héroïne vit aux States, et sur la côte Ouest.. deuxième très très bonne impression donc, ben j’y peux rien, c’est un des voyages que je n'ai pas encore fait ; et pour finir, elle a une copine..enfin je veux dire elle est spirituellement mariée quoi, comme dirait Alice : elle joue dans l'équipe ; là c’est la 3ième bonne sensation…et 3ième très très bon point.. parce que j’avoue qu’une parenthèse dans mes lectures « classiques », romanesques, et totalement hétéro, ça fait du bien..

Et puis Sandra Khan, c’est une barroudeuse, une qui n’a pas froid aux yeux, une qui a beaucoup d’humour, j’ai pouffé souvent.. :

Sandra en retard au comité hebdomadaire de rédaction :

"Excusez-moi… excusez-moi... impossible d’avancer ce matin... ai-je marmoné en dégageant une place. Les autres n’ont rien répondu parce qu’eux non plus n’habitent pas dans l’immeuble du San Francisco News, et qu’ils étaient à l’heure."

Ou encore, en débarquant à l’aéroport :

"A McCarran, l’aéroport de Vegas, je reçois trente kilos de plomb fondu sur les épaules en descendant d’avion."

Ce genre de truc qui tombe dans le texte comme un cheveux sur la soupe, moi ça me fait marrer..

Très sympa donc cette Sandra. Elle ne travaille pas dans la police, elle est journaliste, chroniqueuse judiciaire et elle aime mettre ses mains dans le cambouis.. et forcément, son rédac chef l’envoi dans le fin fond du Nevada pour essayer de démêler une affaire de disparition de touristes que même le grand FBI n’a pas pu résoudre (elle est très forte la Sandra) ; hormis ces petits détails un brin « décalés », l’enquête est passionnante, voire légèrement flippante : imaginez que vous êtes dans la tête du tueur .. oui oui, Maud Tabachnik  le fait ! et moi je n’ai pas DU TOUT aimé ça..  (mais justement, c’est ce genre de surprise glaciale qu’on attend d’un polar non ?).

Et puis, le portrait de l’Amérique profonde et de sa population majoritairement conservatrice voire extrémiste est tout aussi effrayant que le fil rouge du roman…

 

Un super polar à lire absolument !

 


Margaret ATWOOD : the blind assassin (le tueur aveugle)

 

<< Quand on est jeune, on croit que tout ce qu’on fait est jetable. On va de maintenant en maintenant, en froissant le temps qu’on a en main, en s’en débarrassant. On est son propre bolide. On croit qu’on peut se défaire des choses et des gens aussi – les laisser. On ne sait pas encore qu’ils ont la manie de revenir. >>

 

Iris Chase, 82 ans,  sentant ses derniers jours comptés (elle est cardiaque), décide d’écrire à sa petite fille, Sabrina, (que sa belle sœur lui a enlevé alors qu’elle était très jeune), pour lui raconter l’histoire de la famille Chase, son histoire, et ce qui a conduit sa sœur, Laura, à se suicider 50 ans plus tôt.

Mais l’histoire de ces deux sœurs n’est pas une saga familiale comme une autre, trop facile quand on connaît Margaret Atwood et ses talents de conteuse, sa soif inépuisable des mots à …

Dans la trame principale, on suit la vie des 2 sœurs qui grandissent à l’abri du monde, dans un cocon doré (Avalon) et une famille bourgeoise qui a établi sa fortune sur le commerce des boutons à la fin du XIXème siècle ; elles sont élevées par la bonne de la famille, Reenie, personnage pittoresque et drôle qui les couve comme des œufs après la mort de leur mère :

 (Reenie à propos de la maîtresse de leur père)

<< Une de ses pouffes, confia Reenie à Mme Hillcoate.

- C’est quoi une pouffe ? demanda Laura

- Si on te le demande, tu diras que t’en sais rien.

   Quand à ces accoutrements bizarres qu’elle porte, elle pourrait aussi bien aller à l’église en petite culotte. A contre-jour, on voit le soleil, la lune, les étoiles et tout ce qu’il y a au milieu. Encore qu’elle n’ait pas grand-chose à montrer, c’est une de ces délurées qu’on voit de nos jours, elle est plate comme une limande.>>

 

Puis Iris, à 18 ans accepte d’épouser Richard Griffin, un riche industriel ; un mariage « arrangé »  par le père de la jeune fille qui pense voir en cet homme de 35 ans, le sauveur de ses usines en banqueroute (nous sommes en pleine récession).

 

En parallèle, deux autres récits chevauchent le premier : celui d’un couple illégitime  qui se donne des rendez-vous clandestins, dans des lieux à chaque fois différents, et le récit d’un livre, le best seller posthume de Laura, (intitulé « Le tueur aveugle » justement et qui est un roman de science fiction/anticipation du style années 30) que les 2 amants construisent à chacune de leurs  rencontres et après (ou avant) chacun de leurs ébats amoureux…

Et puis il y a ces coupures de presse « d’époque » , qui s’égrainent au fil des pages, comme les cailloux du petit Poucet, et qui nous font suivre de « l’extérieur » les évènements divers qui jalonnent ces années.

Là si vous aimez ouvrir les armoires à tiroirs, vous allez être servi !!

 

Plusieurs époques s’entremêlent, se chevauchent, dans des allés et retours parfois déroutants ; plusieurs histoires, et même un roman dans l’histoire ! c’est compliqué .. dès les premières pages on se dit qu’il va falloir s’accrocher ! (surtout lorsqu’on est pas fan des romans d’anticipation des années 30/50..mais en tout cas : quelle imagination !)

J’ai eu donc du mal à rentrer dans le livre, il m’a fallu du temps parce que je me posais la question : mais où veut-elle en venir ? bien sûr que j’avais très vite attrapé au vol chaque mince passerelle qui me menait d’une vie à l’autre, et d’une période à une autre, mais jusqu’à la 150ème page environ (il y en a 656 !), j’avoue que j’ai un peu traîné les pieds… ce qui me poussait à continuer, c’est tout d’abord l’écriture d’Atwood, ciselée et précise, sans concession ni (trop) de sentimentalisme et en même temps pleine d’humour ; c’est l’art de raconter l’enfance des 2 sœurs, leur univers, leur relation, la relation avec Reenie, celle avec Alex, révolutionnaire et seul homme de leurs vies, et les personnages morts ou vivants, qui gravitent dans cet univers : le grand-père fondateur de la fortune, la grand-mère Adèla amatrice d’Art et érudite que les 2 fillettes idéalisent, le père qui ne s’est jamais remis de la Grande Guerre et qui le soir monte se saouler tout seul dans le donjon de la demeure…

Et c’est aussi, peut être SURTOUT, le fait de me sentir aussi proche de cette vieille dame, le talent d’Atwood à me faire rentrer dans sa tête, à vivre son quotidien, son corps qui lui échappe mais son âme espiègle et volontaire qui est toujours bien vivante ! quel talent ! je n’ai jamais lu portrait aussi vrai de la vieillesse.. Atwood a eu plusieurs vies, c’est sûr !

Bref, au bout de la 150eme, là j’ai plongé…

 

<< Est-ce que tout commença ce soir là – sur le ponton d’Avalon, avec le feu d’artifice éblouissant contre le ciel ? Les commencements sont soudains, mais aussi insidieux. Ils vous approchent à pas de loup, de biais, ils restent tapis dans l’ombre, sans qu’on les reconnaisse. Puis, après, ils bondissent. >>

 

..j’ai plongé dans ce temps qui passe, magnifiquement dépeint, ces périodes capitales du siècle qui défilent en toile de fond du destin de ces 2 femmes :  la Grande Guerre lointaine puisque nous sommes au Canada, mais bien réelle puisque la mobilisation est mondiale.. le crash de 1929 et le début des difficultés financières des Chases dont finalement ils ne se remettront jamais.. la récession, la chasse aux communistes, la guerre d’Espagne puis la deuxième guerre etc…

…dans ces énigmes que j’avais hâte de résoudre, au travers de ces personnages, tous liés, on s’en doutait, par un secret ; j’avoue que je n’ai pas eu toutes les réponses en fermant le livre, mais plus tard, en le reprenant ou en y repensant.. c’est un jeu de poupées russes, un jeu de perspicacité et de concentration.. le dernier message de Laura à sa sœur, un appel au secours qu’elle n’entendit jamais est, en ce sens, caractéristique des messages codés de l’auteur..

Atwood n’est pas un auteur sentimental, et  j’ai ressenti cruellement ce manque d’amour chez les personnages ; même le couple clandestin ne se retrouve pas par amour mais par désir, chacun maintenant la garde haute, sans jamais se donner vraiment. Seule Laura est à part, personnage un peu lunaire, déconnecté de la réalité, mais terriblement touchant :

Après la mort de leur mère :

<< La nuit Laura se faufilait dans ma chambre, me secouait pour me réveiller, puis se glissait dans le lit à côté de moi. Elle n’arrivait pas à dormir : c’était à cause de Dieu. Jusqu’à l’enterrement, Dieu et elle avaient été en bons termes. Dieu vous aime, affirmait la dame  catéchiste de l’église méthodiste où ma mère nous envoyait, le dimanche, et où Reenie continuait à nous envoyer au nom des principes. Laura y avait cru. Mais à présent elle n’était plus aussi sûre. Elle commença à se ronger pour savoir où Dieu se trouvait au juste. C’était la faute de la dame catéchiste : Dieu est partout, avait-elle déclaré, et Laura voulait savoir : Dieu était-il dans le soleil, Dieu était-il dans la lune, Dieu était-il dans la cuisine, dans la salle de bain, sous le lit (« j’aimerais tordre le cou de cette bonne femme » disait Reenie) Laura n’avait pas envie que Dieu surgisse inopinément devant elle, ce n’était pas dur à comprendre vu le comportement qu’Il avait adopté ces derniers temps. .. Dieu était probablement dans le placard à balais. Cela paraissait l’endroit le plus plausible. Il se cachait là-dedans comme un oncle excentrique et éventuellement dangereux, mais, comme elle avait peur d’ouvrir la porte, elle ne savait pas avec certitude s’Il s’y trouvait à tel moment donné. Dieu est dans votre cœur, précisa la dame du catéchisme et ce fut encore pire. Dans le placard à balais, il aurait été possible de faire quelque chose, de fermer la porte à clé par exemple. >>

 

Pour moi, et même si j’ai pu deviner certains secrets sans être très surprise par leurs contenus, « le tueur aveugle » est un Grand Atwood,  à « essayer » absolument surtout si on ne connaît pas l’auteur…   


Jasper FFORDE : the Eyre affair

 

 

Alors là, pas facile de le résumer celui-là.. de la catégorie LCD (littérature carrément déjantée décalée)

Bon, ce que je peux arriver à vous dire c’est que ce roman nous propulse dans un monde parallèle où les personnages des romans vivent leur propre vie dans un espace temps qui leur appartient ; où certaines brigades spéciales traquent les plagiats, arrêtent les revendeurs de faux manuscrits et enquêtent sur les vrais auteurs des pièces de Shakespeare... Thursday Next appartient à une de ces brigades, et  ses aventures commencent avec  la disparition étrange d’un manuscrit original de Dickens puis d’un des personnages de ce manuscrit qu’on retrouve assassiné .. son enquête va la mener jusqu’au plus grand criminel du pays, qui après s’être emparé d’une invention fabuleuse projette de kidnapper contre rançon l’un des personnages littéraire féminin les plus célèbre de tous les temps…

 

 

Londres – 1985 – La guerre de Crimée entre l’Angleterre et la Russie dure depuis 130 ans, le pays de Galles est une république populaire depuis plus d’un siècle et ..les animaux de compagnie sont des êtres génétiquement modifiés, qui ne ressemblent à rien de connu (en tout cas à rien que je puisse vous décrire..).. les gens ne se déplacent pas en avion mais en dirigeables, la population entière est passionnée de..littérature (rien que ça c’est jubilatoire) et, crème de la crème,  des brigades entières traquent les vols de manuscrits originaux, et..les meurtres des personnages littéraires.. !!

Rien que cette dernière particularité  met l’eau à la bouche.. ce que je veux dire par là c’est : quelle passionnée de littérature n’a pas un jour rêvé de rencontrer son personnage favori, ou (encore mieux) d’être télé-portée dans les pages de son roman préféré, au beau milieu de l’histoire !!  comme une enfant qui tout a coup se retrouve seule dans un immense magasin de bonbon ! rien que cette partie de l’histoire est carrément réjouissante, et rafraîchissante, une vraie fontaine de limonade.. Mais ce n’est pas le seul fil rouge que doit suivre (et poursuivre) notre détective pour arriver à capturer le plus grand criminel du pays, une vraie menace pour la survie de tous ces romans classiques. Si on rajoute une ribambèle de personnages atypiques et attachants, notamment le père de Thursday qui voyage dans le temps et a le pouvoir de le ralentir (notamment lorsqu’il passe inopinément dire bonjour à sa fille adorée), un gros grain de folie et une imagination débordante, on reste littéralement accroché aux pages.

Petit extrait caractéristique :

 

<<  Mon père avait une tête à arrêter les pendules ; et ce fut exactement ce qui se produisit un matin de printemps tandis que le mangeais un sandwich dans un petit troquet à côté du bureau. Le monde vacilla, frémit et s’arrêta. Le patron du café se figea en plein milieu d’une phrase ; l’image à la télévision s’immobilisa. Dehors, les oiseaux restèrent suspendus dans le ciel. … Le bruit cessa aussi, remplacé par un sourd bourdonnement, tous les sons confondus bloqués sur la même note et sur le même volume.

-       comment va ma ravissante fille ?

je me retournais. Mon père était assis à une table ; il se leva et me serra affectueusement dans ses bras

-       ça  va répondis-je en m’accrochant à lui …

-       Qu’est-ce qui t’amène par ici ?

-       je suis allé voir ta mère 3 semaines en avance sur votre temps, répondit il, consultant le gros chronographe à son poignet. Elle va peindre la chambre à coucher en mauve d’ici 8 jours. Pourrais-tu lui dire deux mots pour l’en dissuader ? ça jure avec les rideaux. >>

 

J’ai moins aimé les passages un peu longuets sur la guerre (de Crimée justement) et sur la *romance* de notre héroïne (du genre collection Arlequin, c’est soûlant), mais finalement j’ai oublie très vite ces *histoires dans l’histoire* pour me délecter de ce polar décidément pas comme les autres..

 

PS : aucune piqûre de rappel ou vaccins de littérature anglaise classique ne sont nécessairespour participer  à ce voyage littéraire et l’apprécier..

 


Elizabeth GEORGE : a great deliverance (enquête dans le brouillard ) (encore une traduction pas terrible..)

 

Il n’a l’air de rien, ce petit polar… il démarre doucement, il ne fait même pas peur, au début.. Il faut dire qu’un cadavre sans tête, ça ne fait plus ni chaud ni froid aux habituées des lectures à frisson.. (je parle de lecture hein ?..) ;  donc, il avance calmement, il égraine quelques petits indices, il sème de tout petit cailloux, et on ne s’en rend compte qu’à postériori ..  la toile d’araignée se tisse doucement, au coeur d’une Angleterre profonde, et parmi  des personnages singuliers, qui semblent vivre à côté de leur vie.. chacun a sa propre place dans l’énigme, chacun a son importance, même infime.. Mme George/Araignée est efficace …

 

Les 2 enquêteurs du Yard, eux aussi, sont très singuliers, à leur manière.. l’auteur n’en fait pas des personnages secondaires à l’histoire, mais les implique dans l’histoire en nous dévoilant leur vie, leur sentiments, les boulets que chacun traîne. On apprend à les connaître en même temps qu’eux s’apprivoisent, se surprennent, et parviennent à faire une équipe.. ce qui n’était pas gagné au départ ;  que l’enquête soit aussi un parcours intérieur pour chacun d’eux m’a beaucoup plu.

Ce n’est pas de la grande littérature mais c’est bien écrit, et c’est parsemé de référence littéraire anglaise, les sœurs Brontës notamment (quand je vous dis qu’il n’y a pas de hasard dans le choix des livres..)  ce qui m’a ravie totalement, moi qui avais encore la tête remplie de ma chère Jane.. d’ailleurs, la lecture des Brontës (et de J.Austen) fait partie des liens très forts qui unissent les 2 sœurs, nœud de l’énigme ; d’une manière plus métaphorique, et ça n’engage que moi, peut être que l’une a quelque chose en commun avec Charlotte, et l’autre avec Emily…

Les 100 dernières pages sont haletantes ! mais alors là OUI ça fait peur.. mais pas une peur primaire.. plutôt une peur vomitive.. si vous voyez ce que je veux dire..

 

Je vous recommande vivement ce petit polar qui n’a l’air de rien…ainsi que tous les polars de la série "inspecteur Linley" (il y en a 17 à ce jour) que j'ai moi-même presque tous lus.