Sarah Waters: la surdouée


Sarah waters c'est d'abord un phé-no-mène !!! jugez plutôt :

- 5 romans écrits à ce jour dont 2 best sellers, des prix littéraires à volo, 3 nominations dans la short list du prestigieux "man booker prize for fiction", 4 adaptations télés par la BBC (les droits du dernier roman sont d'ores et déjà vendus). Ce petit bout de femme née en 1966 au Pays de Galles fut libraire, puis enseignante,

 

1er roman : "Tipping the velvet (caresser le velours) parut en 1998

puis     Affinity (Affinités) en 1999

         Fingersmith (du bout des doigts) en 2002

         The Night Watch (ronde de nuit) en 2006

         The little stranger (l'indésirable) en 2009

 

Je peux dire que grâce à elle, il y a une quinzaine d'années, j'ai retrouvé le chemin de la lecture, que j'avais délaissée pour de multiples raisons, dont l'ennui... Merci Miss Sarah.

 


 J'ai choisi de démarrer par mon roman préféré de Waters (c'est aussi celui qui pour moi a donné lieu à la meilleure des adaptations de ses romans) :  

Fingersmith  (du bout des doigts )

    

Ce roman, c'est d'abord un plongeon dans les bas fonds du Londres de l'époque Victorienne, celui de la pauvreté, ou toutes les arnaques valent mieux que la misère qui colle à la boue des ruelles mal famées..   mais c'est aussi un plongeon dans les âmes des personnages, un joli petit monde dont la seule motivation est de survivre..
C'est là que tout commence, dans ce quartier de Lant Street crasseux, une petite fille gaie couvée par sa mère adoptive apprend les petites combines qui feront d'elle un parfait pickpocket...  elle s'appelle Sue Trinder, et c'est elle qui raconte son histoire.

Et cette histoire va s'emballer lorsqu'un soir d'hiver, un "ami" de sa nourrice dénommé Gentleman va lui proposer d'escroquer une riche héritière, Maud Lilly, jeune, naïve, et orpheline, qui vit avec son oncle dans un manoir de la campagne anglaise : le plan est de s'introduire dans la place en se faisant engager comme femme de chambre, d'aider Gentleman à épouser la belle, et après le mariage, de la faire interner dans un asile et de récupérer le pactole...
La première partie du livre est racontée par Sue à la première personne ; la deuxième partie est racontée par Maud, également à la première personne ; et c’est Sue (c’est bien elle l’héroïne de l’histoire) qui termine par la troisième partie.
Et c'est là un des rouages subtils du livre : le même récit raconté par les deux héroïnes, chacune à son tour..
La maîtrise de Sarah Waters dans la description de la psychologie des personnages est impressionnante... comme le jeu de tiroirs qu'elle met en place à l'insu du lecteur et qui fait que plus on avance et plus on se rend compte que rien n'est aussi simple qu'on ne l'avait imaginé... et que finalement, tout peut devenir une illusion… c'est très déroutant... et les coups de théâtre savamment orchestrés, et auxquels on est très très loin de s'attendre, amplifient d'autant la déroute !! 

D'ailleurs, je dirais de Sarah Waters qu'elle est fin "maître es illusions"...
Elle sait parfaitement doser l'atmosphère de mystère, (on ne sait pas ce que contient vraiment la bibliothèque) la peur, la manipulation, la perversité ( qu'est-ce que c'est que cet oncle excentrique qui oblige sa nièce à porter des gants pour ne pas abîmer ses livres ?..) ; les personnages sont tous captivants, ou repoussants, machiavéliques ou profondément touchants ; en aucun cas ils ne laissent indifférents.. le personnage de Maud notamment est magnifique de froideur, de maîtrise et de cruauté, mélés à une certaine naïveté et candeur.
Pour ne rien révéler aux futures lectrices, je peux dire que chacune des héroïnes est enfermée dans une prison invisible et que chacune veut en sortir à tout prix….et presque à n'importe quel prix...
Quand on commence ce roman, on ne peut plus s'arrêter… malgré la dureté de la période historique 
et aussi des personnages, je trouve qu'il est imprégné d’un romanesque à tomber... (romanesque et pas romantique, je précise…) en tout cas, le meilleur roman que j'ai lu depuis des années !! (c'était en 2004 je crois, et je n'ai pas trouvé mieux depuis, dans le genre). Je ne résiste pas au plaisir d'un petit extrait : 

 

«  I think the people who came to Lant Street thought me slow. -- Slow I mean, as opposed to fast. Perhaps I was, by Borough standards. But it seemed to me that I was sharp enough. You could not have grown up in such a house, that had such businesses in it, without having a pretty good idea of what was what -- of what could go into what; and what could come out.
Do you follow?
*
You are waiting for me to start my story. Perhaps I was waiting, then. But my story had already started -- I was only like you, and didn't know it.
*
This is when I thought it really began. »

 

Génial..


Tipping the velvet (caresser le velours)


 

The night watch (ronde de nuit)


 

Affinity (Affinités)

 

Londres – prison de femmes de Millbank – XIXe siècle

 

Pour échapper à sa vie bien monotone et tromper son ennui, une demoiselle de la bonne société anglaise, Margaret Prior, décide, dans un sursaut provocateur et n’écoutant que son âme charitable, d’aller visiter régulièrement les détenues de la prison de Millbank afin de leur apporter un peu de réconfort. Lors de ces visites elle fait la connaissance de Selina Dawes, une détenue bien différente des autres criminelles ou voleuses enfermées dans cette lugubre bâtisse ; au fil des visites et des conversations, les 2 femmes vont tisser un lien particulier et ambiguë et vivre des évènements surprenants voire déroutants, dont seul le dénouement final donnera les clés.

 

Si vous avez lu ce roman, vous savez que Selina Dawes, une des prisonnières de Millbank que visite régulièrement Margaret n’est pas enfermée là pour ses talents de voleuse ou autres joyeusetés très répandues dans ce Londres des petites gens misérables, mais pour ses *talents* de spirite.. Oui, je parle de spiritisme, d’occultisme, enfin de ce genre de choses..

Ces fameux *talents* qui bien sûr l’on entraîné dans une geôle pour coups et blessures. Ce dont elle se défend bien sûr.

Mais le premier « personnage » de ce roman n’est pas Selina, c’est d’abord Millbank.. on sait que Sarah Waters excelle (et le mot n’est pas trop fort) dans les descriptions justes et percutantes de cette période Victorienne qui la passionne .. ici elle nous propulse tout d’abord dans une peinture saisissante des conditions inhumaines et perverses (il faut expier ses pêchers) dans lesquelles les détenues sont incarcérées (et ça fait froid dans le dos) :

 

" …et nous quittâmes ce lieu sinistre et reprîmes notre progression jusqu’à une voûte de pierre basse, au-delà de laquelle le corridor avait a peine la largeur de nos jupes. Là, il n’y avait plus de bec de gaz, mais une unique bougie allumée dans une applique murale. Mlle Haxby cueillit ce lumignon pour nous éclairer, abritant de sa main la flamme erratique contre la brise saline qui soufflait dans ces souterrains. Je regardais autour de moi. Je ne savais pas qu’il y avait un tel endroit à Millbank. Je ne savais pas qu’il y avait un tel endroit dans le monde entier et, l’espace d’un instant, je me sentis gagné par la terreur. Je me disais : elles vont m’assassiner ! elles vont prendre la bougie et me laisser là pour chercher seule, à tâtons, la lumière ou la folie !."

Mais elle dresse aussi un formidable portrait de la condition des femmes dans ce siècle victorien, quelles soient *de la rue* ou de la *bonne société*.

Et puis, dans ce monde déshumanisé et sordide, elle va nous faire apparaître une lueur.. timide, fragile : une rencontre, un filet de vie, 2 femmes ; l’une est *libre*, l’autre est *enfermée* et finalement la plus libre des 2 ne sera pas celle qu’on croit.

Une histoire d’amour une fois de plus fascinante, qui tisse sa toile dans un confinement et une intimité étrange.. on s’attache terriblement à Margaret, petite âme perdue dans une famille conventionnelle dont elle ne peut s’extraire, et dans un carcan social qui l’étouffe, petite âme désespérée et passionnée ; et puis il y a Selina, énigmatique et mystérieuse, dont l’âme va habiter chaque instant, à l’insu de Margaret, et chaque page à l’insu du lecteur. A la fois réconfortante et inquiétante, elle habite littéralement le livre, comme le cahier intime de Margaret.

 

 

“I looked only at her, heard her voice only; and when I spoke at last, it was to ask her this: “How will a person know, Selina, when the soul that has the affinity with hers is near it ?”

She answered, “She will know. Does she look for air, before she breathes it ? This love will be guided to her; and when it comes, she will know. And she will do anything to keep that love about her, then. Because to lose it will be like a death to her.”
She still kept her eyes upon me - now, however, I saw her gaze grow strange. she looked at me, as if she did not know me. Then she turned from me, as if she had shown me too much of herself, and was ashamed.”

 

Une fois de plus, SW arrive par son formidable talent de conteuse et malgré la difficulté de cette trame principale gothico/spirituelle, à nous mener par le bout du nez ; même si ce n’est pas mon roman préféré de l’auteur, j’avoue qu’elle a presque réussi à immiscer le doute dans mon esprit.. ..et juste presque.... Mais peut être était-ce son challenge.. après tout, il n’est déjà pas si mal de faire douter un lecteur..

Il y a plusieurs raisons qui me rendent impatiente de *voir* ce roman adapté, et l’une d’entre elles justement c’est non seulement qu’il est très *visuel* peut être encore plus que tous les autres romans de S. Waters, par son décor sordide notamment, qui vous pénètre sous la peau et vous glace les os tellement il est *palpable*, mais plus que tout, c’est cette ambiance qui le rend si particulier, cet espèce de double envoûtement qui, s’il n’opère pas sur le lecteur, rend le roman totalement inefficace, voire ennuyeux.. comme un équilibriste sur sa corde tendue qui peut tomber à tout moment .. parce qu’un scénariste ou un réalisateur talentueux n’aura pas trop de difficultés à restituer par les images l’envoûtement de ce décor ; mais quel scénariste, quel réalisateur pourra transmettre cette espèce d’aura, celle du personnage de Selina qui elle aussi nous enveloppe totalement pour nous amener à douter de notre propre jugement objectif et rationnel .. ? 

 


The little stranger (l'indésirable)